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Pour une réelle Représentation Opérationnelle Partagée (ROP)
1. Système complexe et incertitude
Cet article se propose d’insister sur la nécessité d’avoir une vision globale d'un système de Représentation Opérationnelle Partagée (ROP - ensemble des couches géographiques distribuée à tous les sous-systèmes afin d’avoir une représentation homogène des zones de combat) en lui appliquant le concept de système complexe. En effet, les bons fonctionnements de tous les sous-systèmes pris individuellement ne peuvent valider la pleine efficacité du système pris dans son intégralité (nous parlerons par la suite de méta-système ROP pour le différencier de ROP dans son acception technique, comme définie plus haut). Les interactions entre ses différents composants et l’aspect aléatoire des combats sont donc des points névralgiques qu’il convient d’identifier afin de connaître, entre autre, la résilience du système. La corrélation entre ce principe, les logiciels de cartographie numériques supportant la ROP et certains concepts théoriques militaires apparaît dès lors comme évidente et nous permettra au final de proposer des idées pertinentes et concrètes lors des futurs applications et projets dédiés à la ROP. Parmi les nombreuses définitions d’un système complexe, il en est une qui caractérise particulièrement bien la notion d’incertitude du soldat au combat. Elle est proposée par Jean-Louis Le Moigne et indique qu’un « système complexe est par définition un système que l’on tient pour irréductible à un modèle fini quels que soient sa taille, le nombre de ses composants et l’intensité de leur interaction. Pour un observateur, il est complexe parce qu’il tient pour certain l’imprévisibilité potentielle des comportements ». Pour compléter cette vision et poser les bonnes bases, rappelons ici la définition du système proposée par Joël de Rosnay dans le macroscope : « un système est un ensemble d’éléments en interaction dynamique, organisés en fonction d’un but ». Afin d’étudier un tel système, la méthode analytique est insuffisante. En effet, la simplification réalisée afin de découvrir l’intelligibilité (explication) du système nécessite un « découpage » de tous les éléments en supprimant l’ensemble des liens et interactions existants. Parfois, cette logique disjonctive est utile comme nous pouvons le constater en étudiant les sous-systèmes individuellement. Elle nous permet de connaître les composants techniques de ce méta-système. Notre culture occidentale, aristotélicienne et cartésienne nous dirige naturellement vers un tel découpage qui permet de classer et de nommer tous les objets. Nous en sommes comme rassurés. De nombreuses personnes se sentiront dès lors suffisamment armées afin de critiquer copieusement un tel système qui n’a en réalité encore aucune existence. L’analyse des systèmes, voire un simple schéma fonctionnel sur une planche PowerPoint, est souvent confondu avec la modélisation systémique…  Figure 1. L’imbrication des engrenages soutient l’idée que les constituants hétérogènes ne sont pas côte à côte, mais articulés dans des interactions multiples et complexes. Ce sont ces interactions qui font que le méta-système ROP existe et opère.
Si notre méthode analytique rassurante est inadaptée afin de comprendre notre système complexe, c’est tout simplement parce qu’il faut concéder de ne pas tout représenter. Il faut donc orienter notre modélisation non pas vers les composants eux-mêmes mais vers une vision holistique du système. Les objets ne sont plus considérés comme isolés mais interdépendants les uns aux autres (logique conjonctive) et travaillants vers un but commun. Un tel système projectif s’inscrit dans un environnement actif (système ouvert). La méthode analytique, en extrayant les composants de leur environnement et de la dimension temporelle, ne peut donc rendre compte de cette dynamique téléologique. Un méta-système ROP est donc irrévocablement un système complexe car il possède l’ensemble des ingrédients décrits précédemment : environnement instable, prise en compte du temps, interdépendances des constituants, etc. L’irréductibilité du méta-système ROP est donc consubstantielle à son existence. La finalité d’un tel système complexe est donc de se maintenir suffisamment de temps afin d’atteindre l’objectif principal concourant à la réussite de la mission : la prise de l’initiative. Pourquoi ne pas avoir justement décidé de placer la réussite de cette mission comme but du système ? Principalement pour deux raisons. Tout d’abord parce que le système s’autodétruit généralement avant. En effet, la chaine numérisée se rompt au contact de la partie adverse (exemple du passage de la transmission de données et du travail sur une cartographie numérique à la phonie lors des combats effectués par les pilotes d’Apache américains en Irak). Ensuite, le concept de la NEB n’est pas défini par rapport à une réussite ou non de la mission mais bien en fonction de la maitrise de l’information assurant rapidité et précision, donc prise de l’initiative. La notion de destruction du système se comprend, bien entendu, comme disparition du système par atteinte (ou non) de l’objectif et non pas par la destruction d’un actant individuel. Le système est sensé disposer d’une résilience suffisante afin d’absorber la perte de plusieurs entités par le remplacement de ces dernières. La boucle de rétroaction est négative lorsque le déroulé des opérations est normal. Puis, elle devient inéluctablement positive jusqu’à la destruction du système : soit lorsque la mission est terminée (le moins entrainant le moins, il n’y a plus de carburant-information, c’est l’implosion) soit lorsqu’un élément du système dépasse son seuil capacitaire (le plus entrainant le plus, il y a paralysie puis explosion). Figure 2. La notion d'incertitude englobe dorénavant tous les composants du système.
2. Le brouillard de la guerre et les frictions de combat Ces deux expressions, imputées à Carl Von Clausewitz (1780 – 1831), expriment l’idée de l’incertitude des combats. Le brouillard de la guerre correspond à notre ignorance relative et mouvante du champ de bataille et les frictions de combat peuvent se traduire par la différence entre les prévisions et les faits réellement observés. Si nous intégrons ces deux concepts à notre méta-système ROP, le brouillard de guerre couvre l’engrenage « Environnement instable » et les frictions de combat vont alors s’appliquer à tous les autres et peuvent représenter, par exemple, les retards dus aux pannes mécaniques des hélicoptères.  Figure 3. Les principes clausewitziens intégrés au méta-système complexe ROP.
Dans les conditions d’un combat numérisé, il serait tentant de croire que les préceptes clausewitziens deviennent caducs. En effet, la Représentation Opérationnelle Partagée, qui permet l’accès à une vision du théâtre opérationnel commune et homogène par tous les « acteurs », dissiperait le brouillard de la guerre et réduirait une partie des frictions de combat, notamment celles liées à la transmission des informations utiles aux interventions militaires. Cette vision de fonctionnement idéal d'un méta-système ROP devient donc un objectif majeur. En effet, des limitations techniques des sous-systèmes risqueraient d’induire des effets pervers amenant à une densification du brouillard de la guerre et un ralentissement du tempo opérationnel. Ce type de contraintes pourraient ainsi gâcher en grande partie la confiance qu’auraient les pilotes envers leurs systèmes cartographiques. Le résultat serait donc contraire au but recherché : il y a un surcroit de charge de travail, particulièrement en vol, puisque des actions d’interprétation ou de traduction sont nécessaires. Il est évident que les principes clausewitziens de brouillard de guerre et de frictions de combat redeviennent tout à coup d’actualité. Le méta-système complexe ROP perd donc de son efficacité, voire se bloque tout simplement, à cause d’une augmentation de l’incertitude, non pas due au champ de bataille lui-même, mais induit par une ROP erronée ! Philippe Lépinard Septembre 2009 Conseils de lecture : CYRULNIK Boris et MORIN Edgar, Dialogue sur la nature humaine, Ed. L’aube poche essai, 2004. DE ROSNAY Joël, Le macroscope, Ed. Points, 1975. DURAND Daniel, La systémique, Ed. PUF, 2006. LE MOIGNE, La Théorie du système général, Ed. RIC (version ebook), 1994. LE MOIGNE Jean-Louis, Modélisation des systèmes complexes, Ed. Dunod, 1999. MORIN Edgar, Introduction à la pensée complexe, Ed. Poche, 2005. YATCHINOVSKY Arlette, L’approche systémique, Pour gérer l’incertitude et la complexité, esf EDITEUR, 2005.
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