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L’espace de bataille, un espace-temps représenté

 

     L’expression « Numérisation de l’Espace de Bataille » aurait naturellement tendance à nous faire concevoir l’espace de bataille comme une simple numérisation du théâtre des opérations dans son acception physique sur lequel nous aurions apposé différentes couches géographiques vectorielles propres au domaine militaire. Néanmoins, ce simple transfert de la réalité au virtuel projeté par des écrans de toutes sortes ne nous trompe-t-il pas sur la vraie nature de l’espace de bataille ? N’oublierions-nous pas que des Hommes le parcourent ? C’est ce que nous allons tenter de démontrer dans cet article.

 

      A des combattants, le discours paraîtra trop abstrait. A des géographes, il paraîtra certainement schématisé. Aux uns et aux autres, il est nécessaire de rappeler deux choses : premièrement la notion d’espace de bataille peut être utilisée au sens large, c'est-à-dire dans sa dimension objective, réelle ou numérisée comme dans l’expression NEB, mais aussi subjective puisqu’elle définit aussi un espace géographique. Deuxièmement, cette démonstration tente de dégager, ou du moins de mettre en exergue une définition de cette notion d’espace de bataille afin de réfléchir sur des thèmes qui permettront d’améliorer sa représentation cognitive par des pilotes : choix des informations géographiques à afficher dans un moteur 3D temps réel embarqué, dispositifs d’alerte visuels schématisés, etc. A travers les six textes suivants, nous vous proposons donc d’élaborer une définition possible de cet espace de bataille.

      - L’espace de bataille : un espace déformé, idéel et téléologique.

« Les débutants, et plus largement les individus qui n'ont pas la responsabilité de la mise en œuvre d'objectifs, cherchent à établir des représentations fondées sur des images cognitives (neutres et précises) car ils ignorent l'étendue de leurs propres compétences. Les sujets expérimentés, dont l'activité est orientée par leurs objectifs, se fondent donc sur des images opératives (partiales et déformées), mais directement tournées vers l'action. Cette distinction entre images cognitives et images opératives est fondamentale car elle établit un fait essentiel : les sujets qui ont la charge d'un objectif, orientent le prélèvement d'informations en vue de se forger une représentation visant à s'assurer que ces objectifs soient atteints. »

PASTORELLI Ivan, Environnements instables et cognition : Une revue de littérature.

      - L’espace de bataille : un archipel d’espaces concrets reliés par de multiples réseaux tangibles et intangibles.

« Le territoire inuinnait n’est pas continu. Il se définit plutôt comme un réseau de lieux mis en relations par un ensemble d’axes et où les aires ne jouent qu’un rôle de second plan. Il est donc fait de vides et de pleins. Les vides sont des parties qui ne sont pas parcourues et qui sont comme en dehors du territoire, le territoire au sens fort, géographique. On ajoutera ici qu’en revanche, dans sa dimension subjective, le territoire reste un continuum : il est perçu comme un tout, un ensemble d’un seul tenant qui ne présente pas de discontinuité. »

CIATTONI Annette, La géographie : pourquoi ? Comment ? Ed. Hatier, 2005.

      - L’espace de bataille : un espace individuel subjectif mais orienté culturellement.

« Un espace représenté est un espace tel que se le représentent ou se l’imaginent les individus. La représentation d’un espace met en jeu l’histoire de l’individu, son imagination, ses références et donc une composante socioculturelle. Un moyen d’étude de cette représentation de l’espace est donné par les cartes mentales(1). »

BAUD Pascal, BOURGEAT Serge et BRAS Catherine, Dictionnaire de géographie, Ed. Hatier, 2003.

      - L’espace de bataille : un espace qui se plie à un système d’arme

« Chaque système d’arme (SA) est producteur d’espace en ce sens qu’il exagère ou au contraire néglige les principaux éléments constitutifs d’un espace. Il opère une redistribution de ces éléments. Cette production d’espace se traduit par une perception de l’espace et par une reconstruction de celui-ci qui varie grandement en fonction de la doctrine d’emploi du SA considéré. La reconstruction de l’espace perçue par un SA génère la plupart du temps une métrique propre qui diffère des métriques induites par d’autres SA mais auxquelles elle peut se combiner de manière efficace. La perception des espaces et les contraintes et atouts qu’ils constituent pour une arme particulière diffèrent des espaces perçus par les autres armes. »

REGNIER Paul-David, Dictionnaire de géographie militaire, Ed. CNRS Editions, 2008.

             - L’espace de bataille : un espace dynamique et évolutif.

« L’élasticité d'un front linéaire est sa capacité à maintenir sa continuité en acceptant des déformations considérables. »

« La plasticité d'un front linéaire est assimilable à l'élasticité : le front peut perdre du ventre et les lignes s'étirer jusqu'à la limite de rupture, il reste continu. »

« La plasticité d'un front lacunaire est la capacité à maintenir un dispositif cohérent, apte au combat, en acceptant toutes les déformations géographiques et toutes les reconfigurations fonctionnelles. »

YAKOVLEFF Michel, Tactique théorique, Ed. Economica, 2005.

      - L’espace de bataille : une représentation collective.

« La notion de représentation spatiale se rattache davantage (par rapport à l’espace vécu individuel) au registre des représentations collectives, elle appartient à la catégorie des représentations sociales. »

CIATTONI Annette et VEYRET Yvette, Les fondamentaux de la géographie, Ed. Armand Colin, 2007.

 

L’espace de bataille est une représentation d’un cadre espace-temps façonnée mentalement par des combattants plus ou moins expérimentés disposant d’un système d’arme  propre (2) et en fonction d’un ou de plusieurs buts à atteindre. Cet espace de bataille est le support d’une dynamique incertaine de nombreux objets géographiques tangibles ou intangibles en interactions tels que les lignes de front, les zones d’action, les unités, la météorologie, etc.


            Cette définition se propose de se différencier du contexte trop physique de l’espace de manœuvre, ce dernier étant définitivement intégré au cadre espace-temps de l’espace de bataille. De plus, de nombreux paramètres culturels propres à chaque individu rendent cet espace-temps représenté extrêmement subjectif. Toutefois, ces soldats disposent d’une formation militaire commune qui les intègre dans une communauté d’interprétation relativement homogène. Cet espace-temps de bataille ressemble donc à un nuage relativement opaque qui se déforme en fonction des différentes forces des vents mais qui possède toutefois une consistance suffisante pour se repérer en son sein grâce à un système de réseaux, lieux centraux et zones périphériques en perpétuelles évolutions. Dans ce contexte, les cartes mentales de ces représentations dessinées par les pilotes sont extrêmement  intéressantes. Ces personnels navigants sont non seulement capables de repérer très rapidement les « objets » remarquables de la zone de combat  (3) afin de les surreprésenter sur leur dessin, mais ils introduisent en plus une dynamique qui s’apparente souvent à certains chorèmes (4) (dynamique territoriale, tropisme, contact, attraction, etc.) ainsi qu’à des approches rétistiques (études topologiques des réseaux de déplacement). A partir de cette définition de l’espace de bataille, nous pouvons donc en déduire que les outils de représentation de l’espace opérationnel numérisé ne doivent surtout pas perturber ces « actes reflexes » et proposer des dispositifs intuitifs dans le but d’améliorer et d’accélérer :

- Le positionnement absolu mais surtout relatif des équipages dans l’espace.

- L’appréhension globale et l’interprétation de l’évolution tactique au sens large.

- Et au final, la prise de décision.

 

Philippe Lépinard
Juillet 2009

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(1) Une carte mentale est une représentation subjective ayant pour objet de visualiser comment les individus perçoivent leur espace et notamment l’ensemble de leurs lieux de vie, c'est-à-dire l’espace vécu. Elle est aussi un moyen remarquable pour révéler les « dimensions cachées » des (dys)fonctionnements des différents types espaces.

(2) Donc de capacités d’attaque, de défense, de mobilité différenciées les unes des autres.

(3) Exemples : une montagne qui servira de « phare » lors de la navigation ou une rivière prise comme « barrière d’arrêt » lors d’un déplacement en vol tactique.

(4) Sans connaissance préalable de la chorématique.

 

Conseils de lecture :
ARDANT DU PICQ Charles, Etudes sur le combat, Combat antique et combat moderne, Ed. Economica, 2004.
BALENCIE Jean-Marc et DE LA GRANGE Arnaud, Les guerres bâtardes : comment l’occident perd les batailles du XXIème siècle, Ed. ECONOMICA, 2006.
BOULANGER Philippe, Géographie militaire, Ed. Ellipses, 2006.
COLLECTIF, Défense et Sécurité nationale, Le Livre Blanc, Ed. Odile Jacob, La documentation française, 2008.
COLLECTIF, Les forces terrestres dans les conflits aujourd’hui et demain, Ed. Economica, 2007.
COLLECTIF, La défense et l’espace, Ed. La documentation française, 2007.
COLLECTIF, Tactique générale, Ed. Economica, 2008.
DESPORTES Vincent, Décider dans l’incertitude. Ed. Economica, 2004.
GALULA David, Contre-insurrection, théorie et pratique, Ed. ECONOMICA, 2008.
MAULNY Jean-Pierre, La guerre en réseau au XXIe siècle, Internet sur les champs de bataille, Ed. Le félin, 2006.
REGNIER Paul-David, Dictionnaire de géographie militaire, Ed. CNRS Editions, 2008.
SCHNETZLER Bernard, La guerre de demain, Evolutions stratégiques et tactiques, Ed. Economica, 2004.
SUN TZU, L’art de la guerre, 600 avant Jésus-Christ.
VON CLAUSEWITZ Carl, Principes fondamentaux de stratégie militaire, Ed. Mille et une nuits, 1812
YAKOVLEFF Michel, Tactique théorique, Ed. Economica, 2005.